Cédric Villani, mathématicien

«Le pape François est l’homme politique le plus inspirant»

Texte : Fanny Cheyrou
Photos : Sophie Chivet pour Panorama

Avec son look à la Musset, c’est l’un des plus grands mathématiciens actuels. Médaille Fields 2010, directeur de l’Institut Henri-Poincaré, Cédric Villani, 43 ans, vient d’être nommé par le pape François – qu’il admire – à l’Académie pontificale des sciences. Une belle marque de reconnaissance envers cet agnostique questionné par les enjeux éthiques et moraux.

Le pape François vous a nommé en juin dernier membre ordinaire de l’Académie pontificale des sciences. Qu’est-ce que cela signifie exactement ?

Cette académie est l’une des plus vieilles du monde, elle date du début du XVIIe siècle. On y organise des colloques sur des sujets variés qui servent de référence scientifique au Vatican, mais qui ont aussi un rôle plus large. L’académie n’est pas confessionnelle, tout le monde peut y entrer, indépendamment de ses convictions religieuses. En revanche, les réflexions sont au service de débats éthiques et moraux de taille.

Qu’y fait-on, concrètement ?

Les réunions se déroulent au moins une fois par an à la Casina Pio IV, une bâtisse du XVIe siècle située dans les jardins du Vatican. C’est un lieu extraordinaire ! Nous sommes quatre-vingts chercheurs du monde entier appelés par le pape à réfléchir à des thèmes très précis et aux grands enjeux contemporains. Parmi les Français, il y a le neuropsychologue Stanislas Dehaene, le paléontologue Yves Coppens… J’ai été séduit par le caractère autonome et supranational de cette académie ; il n’y en a pas d’autre sur ce modèle dans le monde.

Et du pape François, qu’en pensez-vous ?

Je l’adore. Je ne suis pas catholique et donc pas de son obédience, mais c’est l’homme politique le plus inspirant de nos jours. Son encyclique sur le changement climatique est un modèle du genre. Je ne perçois aucun leader contemporain capable de faire un travail de synthèse aussi intelligent et généreux à la fois. Le christianisme a été une force vigoureuse de construction européenne, pour le meilleur et parfois pour le pire, mais son étoile a pali durant le siècle dernier. Ce pape me semble être une opportunité de rayonnement considérable. Je ne l’ai pas encore rencontré en personne, c’est prévu pour cet automne, mais c’est le genre de personnage qui pourrait m’intimider.

Quel scientifique chrétien vous inspire ?

Le Père Mersenne, qui a vécu au XVIIsiècle. Il a été en son temps un scientifique parmi les meilleurs du monde. Newton, Leibniz, Gauss, Riemann, Euler ont tous été des chrétiens convaincus. Einstein, lui, disait volontiers croire « au Dieu de Spinoza », mais il n’était pas croyant au sens de l’Église.

Lorsque je vous ai contacté, vous étiez en train de marcher en montagne.
A-t-on à faire à un sportif mathématicien ?

Je marchais en famille près du Mont-Blanc. Nous sommes partis, comme chaque année, pour deux semaines de randonnée, sac à dos et tout l’équipement nécessaire. Sans être de grands sportifs, vous savez, ce n’est pas rare que les mathématiciens soient attirés par les hauts reliefs…

Oui, mais vous avez « les pieds sur terre », au sens propre.
Il paraît que vous animez des conférences sans chaussures et il me semble vous avoir aperçu pieds nus à l’instant…

On est toujours mieux sans chaussures, non ? J’aime me déchausser, ça fait partie du décorum.

Le scientifique est un nomade ?

Voyageur, oui, mais nomade, pas forcément. Lorsqu’on est scientifique on sait où se trouve son port d’attache, contrairement au nomade qui n’en a pas. Au siècle dernier, de nombreux scientifiques ont perdu leur patrie. Ils sont devenus nomades par la force des choses, ils ont quitté leurs pays d’origine en masse et ont tout recommencé à zéro. Aujourd’hui, les enjeux ne sont plus les mêmes. Le chercheur choisit de rester européen ou d’émigrer aux États-Unis.

Vous avez choisi l’Europe…

Mon père est né à Alger de l’alliance entre une famille italienne et une famille corse, alsacienne et grecque. Ma mère est née à Oran d’une famille franco-italo-espagnole. C’est peut-être une raison de mon attachement à l’Europe. Ajoutez à cela que ma formation scientifique a commencé par des voyages et collaborations en Italie et en Allemagne.

Au-delà de ces racines, pourquoi êtes-vous si attaché à la construction européenne, à l’heure où toutsemble nous dissuader de l’être ?

Je vais avoir des trémolos dans la voix en disant que l’Europe c’est notre seul espoir à long terme. En termes économique, culturel, scientifique, humaniste. Dans son ensemble, l’Europe jouit encore d’un succès d’estime important. Et en terme de poids politique dans le monde, c’est soit la cohésion, soit la mort. Devant nous, ce sont de gigantesques blocs. Certains sont déjà en place et ceux qui émergent ne sont pas moins redoutables.

Vous sentez que la réflexion scientifique peut apporter quelque chose à ce débat ?

Avec le think tank Europa Nova, dont je suis vice-président, nous voyons bien que les scientifiques ont une grande cote de popularité. Dans l’opinion, scientifique rime avec héritier d’une longue tradition, un milieu international, une carrière fondée sur des principes – dans l’ensemble – désintéressés. Cette image peut paraître assez « rose bonbon », mais elle est vraie. Choisir une carrière scientifique dénote quelqu’un qui n’est attiré, a priori, ni par l’argent ni par les hautes sphères ou la politique. Quelqu’un tout entier absorbé par sa mission, comme les moines dans leurs abbayes.

À quand remonte votre amour pour les mathématiques ?

C’est venu progressivement. Aussi surprenant que cela puisse paraître, je n’y ai jamais vu quelque chose de singulier ou d’original. Après tout, on étudie tous les mathématiques à l’école. Ce n’est pas comme si je m’étais pris d’amour pour les marmottes. Là, ce n’est pas un sujet qu’on apprend à l’école et ça serait sorti de l’ordinaire. En vérité, si à six ans on m’avait demandé le métier que je voulais faire, j’aurais dit chasseur de dinosaures. J’ai finalement renoncé. Mais l’an dernier, à l’université du Missouri, aux États-Unis, j’ai visité un très grand musée des sciences ; le patron était extraordinaire, un Indien cherokee qui m’a fait tenir en main la plus grosse phalange jamais découverte sur un squelette de tyrannosaure. J’ai léché cet os ! Vous savez, les paléontologues lèchent les ossements pour s’assurer que c’est bien de l’os fossilisé. Ça laisse une impression particulière au bout de la langue, comme un picotement.

Que trouvez-vous beau dans votre discipline ?

Ce sont les choses imprévues qui se rencontrent. Il faut être créatif et inspiré pour être mathématicien. Et cette inspiration peut venir à tout moment, en buvant un thé, en se réveillant le matin, c’est ce qui rend le métier mystérieux. C’est la surprise de l’abstrait qui explique le monde. On se laisse bercer…

Les mathématiques ont pourtant cette capacité à créer du virtuel : jeux vidéos, cours de la Bourse, sondages électoraux…
N’est-ce pas un revers dangereux ?

La mathématique, c’est la science du virtuel, de l’abstrait, de ce qui n’a pas de support. C’est la science des liens logiques, la science reine du monde numérique, des constructions et des processus. Alors oui, elle se met au service des financiers, des programmeurs de jeux, des politiques, mais à qui faites-vous un cours d’éthique ? Au forgeron qui affûte la lame ou au soldat qui transperce son ennemi ? Est-ce le banquier ou le mathématicien qui a le plus besoin d’un cours de déontologie ?

C’est donc normal que le scientifique soit toujours dépassé par sa trouvaille ?

Cela fait partie du destin de l’humanité. Le scientifique agit par curiosité, passion, désintéressement, et c’est à la société d’user de sa trouvaille avec précaution. La mathématique est une science du concept et du raisonnement, elle vient en sus. L’éthique, elle, appartient au monde humain.

Dans votre BD, Les Rêveurs lunaires, illustrée par Baudoin, vous cheminez auprès de quatre génies du siècle dernier justement, dépassés par la Seconde Guerre mondiale…

Durant cette guerre, la mathématique a joué un rôle fondamental. C’est rare que les mathématiciens travaillent sur toute la chaîne. En général, ils se trouvent au début, alors que le poids des responsabilités pèse en fin de chaîne. Dans ce conflit mondial, sans les mathématiciens, le cours de l’Histoire aurait pu être radicalement différent. Certains des personnages de ce livre ont joué un rôle fondamental, d’autres ont complètement échoué.

Ils ont chacun une posture différente :
Heisenberg résolument chrétien, Turing athée, Szilard qui oscille au cœur de la tradition juive et Dowding plutôt mystique… Comment vous définissez-vous ?

Je suis par principe agnostique. C’est-à-dire quelqu’un qui refuse même de se poser la question de Dieu. Non par peur, mais par principe, parce que convaincu que je ne pourrai trouver aucune réponse sûre. Si je ne peux pas avoir de réponse sûre, autant ne pas se poser la question.

Il y a pourtant, dans la démarche scientifique, une recherche intérieure qui se joue, non ?

Statistiquement, les mathématiciens sont les scientifiques les plus croyants, tandis que les biologistes le sont le moins. C’est évident que le mathématicien adhère à un système de lois. Mais c’est une croyance au sens plus large que le sens divin. Je crois que le monde est mathématique. Certains de mes collègues considèrent que c’est notre cerveau qui invente cette approche permettant de décrypter le réel. Moi, je pense que le pouvoir explicatif des mathématiques est universel, seulement limité par nos cerveaux.

Cela ne donne pas le vertige de calculer l’infini ?

On ne calcule pas l’infini ! On s’en sert. Tous les sujets font peur si on décide de ne plus les regarder en surface. C’est vertigineux, oui, et on apprend assez vite que, quoi qu’on fasse, on ne maîtrisera qu’une partie infime de la science qu’on a choisie. La mathématique n’est qu’une science parmi d’autres et les sciences ne constituent qu’une partie du savoir. Mais voyez comme la mathématique est puissante : un certain Newton a écrit de sa main sur une feuille de papier quelques équations capables de prédire le mouvement d’une planète, à des millions de kilomètres de nous.

Alors, comment expliquer que les mathématiques aient si mauvaise réputation ? On entend souvent dire : « À quoi ça sert de savoir que racine de quatre, ça fait deux ? »

Ça ne sert à rien de savoir cela. Les maths sont là pour apprendre à raisonner. Le théorème de Pythagore, en lui-même, ne sert à rien. Mais faire l’effort de la démonstration, savoir comment il a été démontré : ça, c’est utile. Sinon, on peut aussi demander : à quoi ça sert de courir le 100 mètres en moins de dix secondes ou de connaître la géographie de l’Afrique ?

Comment donne-t-on goût aux maths ?

On me pose la question chaque jour ! Mais je n’en sais rien. Le même professeur donnera goût aux uns et pas aux autres. Quand j’étais gamin, je lisais des portraits de mathématiciens dans des livres que mon père trouvait aux puces. Je recommande cette mathématicienne hongroise des années 1930, Rózsa Peter, qui a écrit Jeux avec l’infini. On n’a jamais fait mieux pour mettre en histoire les mathématiques à un niveau primaire et secondaire.

Vous avez deux enfants de 15 et 13 ans.
Leur façon de voir le monde vous a-t-elle sorti de votre cadre ?

Les observer a été une source d’inspiration fantastique, et c’est dès le premier jour qu’un enfant est intéressant. Voir le visage d’un bébé qui s’endort dans vos bras et passe en sommeil paradoxal, ça change votre façon de penser le cerveau humain. En observant mon fils tout petit, j’ai pu voir à quel point le sommeil est important pour l’apprentissage. Par exemple, pendant longtemps il ne souriait qu’aux étrangers et jamais à ses parents. Un matin, au réveil, il nous a regardés avec un grand sourire ; c’était si soudain que j’ai noté la date. Pendant la nuit, une évolution s’était produite. On a beau savoir que le développement cérébral se fait par paliers, le voir change tout.

Vous êtes émerveillé par le mystère de la vie ?

De tout l’univers, c’est ce qu’il y a de plus merveilleux. Le rêve de tout mathématicien est de trouver la mathématique qui explique la vie. Mais avant de vouloir l’expliquer, il faut se laisser envahir par son mystère.

On vous prend pour un hurluberlu ?

Peut-être qu’à une époque, ça a été le cas. Mais je crois qu’aujourd’hui on me prend plutôt au sérieux. Cela fait maintenant sept ans que je suis directeur de l’Institut Henri-Poincaré. À ce titre, j’ai obtenu plus de vingt millions d’euros pour la recherche mathématique, noué une douzaine de partenariats industriels, été invité par des dizaines d’entreprises pour des conférences ou conseils scientifiques… Mon apparence physique peut déconcerter au début, mais ça ne dure jamais bien longtemps.

Justement, d’où vous vient ce style si atypique ?

J’ai longtemps été un garçon timide, débraillé, avec des pantalons en velours côtelé. Les classes préparatoires, et plus encore Normale sup, m’ont métamorphosé. Cette époque a été pour moi d’une grande ouverture culturelle. Cinéma, concerts, rencontres… J’ai ressenti un besoin irrépressible d’affirmer mon style. Un jour, dans le métro, je me suis retrouvé face à une publicité pour des chemises bouffantes. Ça a été le début de l’exploration de mon nouveau style : chemises à jabot puis nœud papillon – avant de passer aux lavallières et ascots, comme aujourd’hui. Ne comptez pas sur moi pour dire comment ce style a influencé ma psychologie : je n’en sais rien, si ce n’est que j’y ai trouvé une partie de moi-même.

Vous venez de publier un essai avec le jeune compositeur d’origine polonaise Karol Beffa.
Êtes-vous vous-même musicien ?

J’ai fait dix ans de piano et j’ai une très solide culture musicale classique. Si la musique est souvent l’art préféré des matheux – de même que la montagne est leur sport favori – notre parenté avec les musiciens est plutôt à chercher du côté de l’inspiration, des écoles de pensée… C’est de cette fraternité dans la recherche créative que Karol et moi discutons librement. Je retrouve chez mes compositeurs préférés du XXe siècle, Sergueï Prokofiev, Philip Glass, John Adams, un même sens de l’harmonie et de l’inventivité. Ces principes qui animent ma quête.

Bio express :

1973
Naissance à Brive-la-Gaillarde

1992
École normale supérieure

1994
Agrégation de mathématiques

2010
Reçoit la médaille Fields

2013
Entre à l’Institut de France

Juin 2016
Membre de l’Académie pontificale des sciences

Publié le