Éric-Emmanuel Schmitt, écrivain

«La lumière de Dieu m’a inondé et est restée en moi»

Texte : Fanny Cheyrou
Photos : Eric Garault pour Panorama

Écrivain à succès, Éric-Emmanuel Schmitt a vu sa vie bouleversée par sa rencontre avec l’indicible, il y a dix-sept ans, dans le désert du Hoggar. Le philosophe rationaliste découvrait alors cette joie de croire qu’il raconte aujourd’hui dans La nuit de feu, son dernier livre.
Quel plus beau témoignage à l’approche de Pâques : des ténèbres les plus obscures naît la plus grande lumière !


Nous arrivons à la fin du Carême.
Est-ce une période durant laquelle vous vous fixez des défis ?

Je comprends qu’on ritualise, mais moi je n’en ai pas besoin. C’est plutôt à travers la lecture et la remémoration des Évangiles que je vis cette période. Je m’offre un temps plus intérieur, plus spirituel, plus priant. Pâques incarne l’annonce de la foi plus qu’aucun autre moment du calendrier chrétien à mes yeux. Ce n’est pas Noël, la Nativité, mais les derniers instants du Christ et l’accomplissement des prophéties du Christ qui me portent au plus près de son message d’amour.

Vous avez écrit, il y a quinze ans, un roman sur les derniers instants du Christ, l’Évangile selon Pilate, qui présente de manière originale deux figures de réprouvés : Juda et Pilate.

Ma lecture de la dénonciation est très différente des cours de catéchisme : j’y vois le sacrifice volontaire de Juda. Il se sacrifie pour désigner l’agneau. L’idée selon laquelle le christianisme serait fondé sur une trahison et un sacrifice me dévaste. Jésus ne pouvait pas autant se méprendre sur son proche entourage. Il fallait désigner Jésus, sinon le groupe entier aurait été massacré. Pourquoi Juda ? Parce qu’il croyait en la messianité de Jésus, parce qu’il savait que la prophétie devait s’accomplir. Juda me bouleverse. Il sacrifie son honneur visible non pas pour l’argent –  trente deniers, ce n’était pas grand-chose – mais par confiance. En disant cela, j’ai aussi l’impression de couper les racines à l’antisémitisme chrétien, que je hais particulièrement.

Dans ce même roman, Yeshoua, Jésus en araméen, traîne avec des vagabonds et consterne les rabbins…

Je le vois comme ça ! Une figure gênante qui tient un discours inouï – au sens propre : qui n’a jamais été entendu. Un franc-tireur pas du tout embourgeoisé, un marginal par rapport au clergé juif de l’époque et sa famille de sang.

Venons-en à votre dernier livre, La nuit de feu, dont vous avez emprunté le titre à une expression du philosophe Pascal. Qu’est-ce qu’une « nuit pascalienne » ?

C’est le passage de l’athéisme à la croyance en quelques instants miraculeux. J’ai repris cette expression par rapport à ce que j’ai vécu en 1989. J’ai eu la chance de recevoir la grâce une nuit dans le désert du Sahara. La lumière soudaine m’a inondé et est restée en moi. Comme un feu dans la nuit.

Il y a dix ans, dans Panorama, vous évoquiez déjà votre conversion. Pouvez-vous raconter à nouveau cette « révélation » dans le désert ?

J’avais 28 ans. J’étais parti marcher dix jours avec un groupe pour un « voyage d’aventure ». Le périple se faisait entre Tamanrasset et l’Assekrem, où Charles de Foucauld avait son ermitage, sur les hauts plateaux du Hoggar, dans le Sahara. Je venais à l’époque d’écrire un film de fiction autour de ce religieux ermite qui me fascinait. Le huitième jour, notre groupe s’est divisé au pied du mont Tahat. Seuls certains d’entre nous ont fait l’ascension. Arrivé là-haut, je me souviens avoir été ébloui par la splendeur du désert. Reposé et rassasié, je me suis redressé et, oubliant que je n’avais aucun sens de l’orientation, je me suis mis à dévaler les pentes de gravier, de pierre. Sans jamais me demander si j’étais sur le bon chemin, sans jamais me retourner pour savoir si mes camarades suivaient. Rien, j’ai dévalé à toute vitesse pendant des heures. Arrivé en bas, je n’ai plus retrouvé le bivouac : j’avais descendu le versant ouest au lieu du versant est. Je me suis retrouvé sans rien à boire ni manger. La nuit est tombée, le froid aussi.

Avez-vous pensé à la mort ?

J’ai pensé que mon corps ne tiendrait pas plus de trois jours ainsi. C’est dans cet état que je me suis allongé et que j’ai enterré mon corps dans le sable, pour avoir chaud. Je me suis souvenu de cette technique évoquée dans Archives du nord, de Marguerite Yourcenar. Je m’attendais à avoir très peur. Soudain, j’ai eu le sentiment que mon corps se dédoublait : l’un est resté dans le sable avec la faim, le froid et la douleur. L’autre est sorti, appelé par une force. J’ai eu l’impression d’échapper non seulement à la pesanteur, mais aussi au temps et à l’espace. J’ai rejoint une harmonie et une plénitude hors du temps. À ce moment, une paix intérieure m’envahit. Cette force continue de m’attirer, de m’appeler. Et je m’y fonds. C’est là que la métaphore du feu fait sens. Je brûle et je me consume dans ce feu. Puis, je ne me souviens plus de rien. Mais quelque temps plus tard, cette force qui m’avait arraché au sol m’a remis dans mon corps, mes douleurs, ma soif et ma faim.

Que voulez-vous dire lorsque vous écrivez « La nuit, le Sahara prend un air de fête » ?

La nuit, le Sahara devient oriental. Il se pare. Lui qui était minéral et austère dans la journée, devient prodigue et somptueux dans la nuit. Comme si un joaillier avait paré le ciel de diamants. Poudre d’étoiles avec la Lune. Cette nuit-là, malgré la peur, je dois bien reconnaître que le désert m’offrait un spectacle qui n’existe pas ailleurs.

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’ouvrir votre mémoire et d’écrire ce livre si fondateur ?

Parce que j’ai mis longtemps à comprendre que ça ne concernait pas que moi. J’ai longtemps cru que c’était un événement totalement privé. Même si tout ce que j’ai écrit dans ma vie est le fruit de cette conversion. Lorsqu’on me cuisinait dans les interviews : « Mais comment, même devant la maladie d’un enfant – dans Oscar et la dame rose – restez-vous si lumineux ? » Un jour, j’ai répondu : « Parce qu’une nuit, dans le désert, j’ai reçu la foi. Cette lumière a laissé une trace en moi. La mort est restée l’inconnu, mais j’avais désormais confiance en l’inconnu. Une confiance absolue dans tout ce qui pouvait arriver. »

Et au réveil de cette nuit-là ?

Le jour s’est levé. J’ai compris en voyant pointer le soleil que j’étais du mauvais côté de la montagne. Ça a été une escalade en ligne droite de plusieurs heures. Puis, j’ai aperçu au loin l’oued, le banc de sable où nous avions laissé les chameaux. Lorsque le guide m’a vu arriver, il est allé à ma rencontre et m’a serré dans ses bras, dans un immense soulagement. C’est là que ma nuit est devenue un secret. J’ai mis du temps à l’écrire, car il fallait que je trouve les mots. Il a fallu que je renverse tout l’athéisme que j’avais en moi pour adopter une philosophie de croyant. Une révélation, c’est une révolution. D’une philosophie de l’absurde, je suis passé à une philosophie du mystère, condamné à la métaphore, à la poésie, car les mots n’ont pas été créés pour dire Dieu. Tous les mots sont inadéquats.

Est-ce grave ?

Non, c’est bien. Cela oblige à la métaphore, et la métaphore s’adresse à davantage de monde. J’ai voulu raconter dans mon livre une expérience physique, sensorielle. Celle d’un marcheur dans le désert. Les récits mystiques laissés à travers les époques ne sont bons que lorsque le mystique trouve sa poésie.

Vous écrivez, à trois reprises :
« Quelque part, mon vrai visage m’attend ».

En partant dans le désert, je pensais être en affaire avec moi-même. Ce voyage se présentait comme une retraite itinérante. Comme le disent Camus, Heidegger, Sartre, j’avais l’impression d’être seule conscience dans un monde inconscient. Avec le recul, cette phrase était porteuse d’un tout autre sens. J’allais découvrir mon « vrai visage » d’être humain face à Dieu et participer avec bonheur à l’épanouissement du sens. Mais à l’époque – cela peut paraître anecdotique – je ne me reconnaissais pas dans le physique que j’avais. À l’intérieur, j’étais tendu, pointu, aigu. Et j’avais ce physique solide, rond, rassurant, apaisant. Pour « me ressembler », autrefois, il aurait fallu que je sois Gainsbourg. Au lieu de ça, mes amis m’appelaient le bouddha souriant. J’avais déjà ce corps fort et serein, il a fallu que je passe par le désert pour l’habiter pleinement. C’est pour cela que je dis que je suis né deux fois. Une première fois de chair, une deuxième fois de l’esprit. Mais la chair avait pris de l’avance.

Le temps a passé, votre foi s’est inscrite dans le temps. Que vous reste-t-il de cette nuit-là ?

Le fleuve est plus large que la petite source dans le désert. J’ai l’impression que mon âme est assise sur une immense sérénité. Cette confiance grandit en moi, sans moi, malgré moi. Et à l’arrivée, c’est moi.

Vous n’aimeriez pas revivre ce moment de révélation ?

C’est curieux, cette démarche consumériste qui consiste à se dire : « Encore une fois, deux fois, trois fois… » Non, une seule fois suffit. C’est cela, un événement, au sens propre. Sinon, nous faudrait-il un Jésus tous les siècles ?

Comment perceviez-vous les religions, avant cette randonnée dans le sud algérien ?

Comme de l’obscurantisme ! Évidemment, tout a changé à partir de cette nuit-là. Aujourd’hui, je valorise la thèse de Bergson, dans Les deux sources de la morale et de la religion, qui établit le postulat suivant : toutes les religions ont un même cœur et partent d’une expérience mystique. Elles sont le refroidissement de ce noyau flamboyant.

Comment avez-vous cheminé jusqu’au christianisme ?

Lors de mon expérience dans le désert, Dieu ne s’est nommé ni Abraham, ni Jésus, ni Mahomet. C’était une pure expérience mystique. En rentrant, je me suis mis à lire les grands textes mystiques de toutes les époques. J’ai éprouvé pour tous ces courants une grande fraternité, parce que je pénétrais dans ces témoignages par le noyau de feu. Le christianisme m’est apparu plus tard comme la vérité de cette nuit de feu dans le désert. En lisant les quatre évangiles, j’ai été bouleversé par la seule nécessité d’amour.

Pour vous, la philosophie éloigne de Dieu ?

Non. Je crois qu’elle vous mène au seuil de la croyance et de l’incroyance. Elle ne provoque ni l’une ni l’autre. Elle vous rend agnostique. C’est-à-dire qu’à la question « Est-ce que Dieu existe ? », le philosophe répond « Je ne sais pas ». La philosophie m’avait mis là, au seuil. Ce qui était déjà un chemin, car j’aurais pu confondre « ne pas croire » et « savoir ». Je milite fermement pour cette distinction ! D’une certaine façon, l’honnêteté consiste à dire « Je ne sais pas » et ensuite à habiter l’ignorance. La foi n’est pas un moyen de savoir, mais d’habiter l’ignorance.

« En Europe, les intellectuels tolèrent la foi mais la méprisent », affirmez-vous.

C’est ce que je pense, complètement. Une illusion partagée prétend que croire ne serait pas moderne. Aujourd’hui, nombre d’intellectuels affirment que croire relève de l’archaïsme et que l’avènement de la modernité serait l’athéisme. C’est d’une bêtise insondable ! La question de Dieu est contemporaine à l’homme et non à une époque. L’homme se posera toujours la question de Dieu, et à chaque époque certains répondront oui, d’autres non, d’autres « Je m’en moque ». Il n’y a rien à attendre du progrès de ce côté-là.

Votre père était profondément athée, malgré le témoignage de foi transmis par sa mère. Et voilà que son fils se convertit…

Ne pas avoir accepté la foi et ne pas l’avoir transmise a fait de mon père un athée en souffrance. Entre sa mère et son fils, sa douleur a été encore plus vive. Mais lorsque je lui ai dédié l’Évangile selon Pilate, il l’a lu et a été bouleversé. Il avait fait du chemin lorsqu’il s’est éteint. J’aurais aimé qu’il lise La nuit de feu.

Vous avez vécu vingt-huit ans comme votre père, en homme purement rationnel.

J’avais la tête métaphysique, c’est tout. Cette réflexion me passionnait, mais pour moi Dieu n’était qu’une croyance. Il ne me manquait pas ou, du moins, je ne savais pas qu’il me manquait. Je ne le cherchais pas.

Vous sentez-vous proche, toute modestie mise à part, de mystiques tels que saint Paul ou Claudel ?

Je sens une fraternité avec ces personnages, mais je suis leur petit frère. Cette révélation n’a pas provoqué chez moi la même rupture que chez Charles de Foucauld, par exemple, qui a tout lâché pour vivre de façon évangélique.

Que vous inspire Foucauld, justement ?

Inutile d’être croyant pour être fasciné par cet homme. Il a tout abandonné : la richesse familiale, le statut d’officier dans l’armée française. Tout, pour vivre dans la pauvreté. Un missionnaire qui ne veut convertir personne, sinon par l’exemple. Il se contente de vivre de façon évangélique au milieu des touaregs, des musulmans. On l’appelait le marabout blanc.

Vos romans, vos pièces, tous vos textes transmettent la générosité des cœurs simples, ceux qu’on croise mais dont on ne parle pas. D’où vous viennent tous vos bons sentiments ?

D’une éducation, bien sûr. Les valeurs de ma famille, c’était la laïcisation du christianisme. On vivait, comme l’a dit André Comte Sponville, non pas dans la foi mais dans la fidélité. J’aime beaucoup cette observation. Les valeurs sans la foi. Mais cette confiance intense que j’ai dans la condition humaine est née de cette nuit-là. Pas de jugement, pas de leçon, juste un regard bienveillant. Car la bienveillance est une des plus grandes vertus.

Est-ce difficile de témoigner de sa foi sans effrayer ?

C’est difficile ! Avec La nuit de feu, j’ai envie de dire aux croyants que la plus belle chose qui m’est arrivée, c’est de croire et de porter la fierté et l’humilité de cette croyance. Et aux athées, je veux leur dire que j’ai été comme eux, que la vie spirituelle est en marche. La foi doit être modeste parce qu’elle n’est pas un savoir.

Pâques est aussi un moment de doute infini, de douleur et de mort. Pourquoi était-il important que Jésus meure sur la croix ?

Pour donner un sens à la douleur. La douleur nous rend égoïstes, elle nous isole, nous convainc que personne n’a jamais été aussi malheureux. La douleur entrave notre rapport au monde et aux autres. Ce qu’apporte le destin de Jésus, c’est que parfois la douleur a un sens. Que, parfois, pour aller jusqu’au bout d’une affirmation, il faut passer par la souffrance. Les femmes le savent, car elles mettent au monde. Mais les hommes, eux, en sont loin.

Aujourd’hui, les plus beaux déserts, du Sahel au Mali en passant par le Sahara algérien sont entre les mains de gens assoiffés de violence…

J’en suis consterné. L’islam des touaregs a toujours été un islam très doux, spirituel, et au fond assez libéral. Voir une partie de ce peuple radicalisée, ça me dégoûte. Et l’idée qu’une poignée d’hommes puisse fermer ces territoires infinis… Ils ferment l’accès à l’Infini ! Ça me révolte. Ce n’est pas du tout un hasard si le désert est un haut lieu du monothéisme. Là-bas, on a l’impression d’être au centre du monde, gardé par le soleil et les étoiles comme nulle part ailleurs…

Publié le