Michel Serres, de l’Académie française

«François d’Assise est le héros de toute ma vie»

Texte : Fanny Cheyrou
Photos : Éric Garault pour Panorama

Né dans une famille très modeste du Sud-Ouest, fils d’un père marinier converti au christianisme dans les tranchées de la Grande Guerre, Michel Serres est l’un des plus grands penseurs de notre temps, un sage curieux du monde et des hommes. Ce petit gascon devenu académicien nous reçoit chez lui à l’orée du Carême, qui aiguise sa fascination pour les anges et le mystère d’un Dieu incarné. 

Vous vivez dans cette maison depuis longtemps ?

Un demi-siècle, environ. Mais je n’y suis pas très attaché, car je suis aussi en exil à Paris depuis un demi-siècle. J’ai enseigné un peu partout dans le monde. Et c’est bien connu : plus on voyage, plus on est Français, plus on est Gascon.

Vous êtes resté un « enfant de la Garonne » ?

De la moyenne Garonne ! Mes parents entre eux parlaient la langue d’oc. Tous mes prédécesseurs sont des paysans mariniers, à la fois dans les terres et sur des bateaux. J’ai moi-même commencé mon parcours par l’École navale. Mais j’ai quitté la marine en réaction violente à Hiroshima, pour faire de la philosophie. Il faut imaginer que nous étions au lendemain de la guerre. Je connais de très grands biologistes autrefois physiciens qui ont changé de discipline pour ne pas avoir à se confronter à cette question de conscience.

Malgré votre titre d’académicien, vous êtes toujours resté un philosophe en marge. Comment l’expliquez-vous ?

D’abord, j’ai eu une formation scientifique, ce qui me distingue d’autres collègues philosophes qui n’ont pas eu ce cursus et dont je trouve quelquefois qu’il leur manque. S’il n’y a pas de sciences du tout, nous ne sommes plus dans la tradition de Platon, Aristote ou Descartes. Et puis, j’ai beaucoup voyagé, j’ai enseigné pendant plus de quarante ans en Amérique et sur tous les continents. Ça m’a donné une sorte d’écart par rapport à l’usage universitaire français.

Vous avez cette habitude de remplacer de vastes concepts par un seul mot concret. « Petite Poucette » pour la génération qui vient, le Samaritain pour la paix, Bonaparte pour la guerre… Vous êtes un raconteur !

Il y a une tradition philosophique en France qui n’est pas la même en Amérique, en Angleterre ou en Allemagne. C’est une tradition latine, voire arabe, qui consiste à ne pas séparer la pensée du récit. À ne pas séparer la philosophie de la littérature. Et j’y adhère pleinement. À certains égards, la littérature est quelquefois plus profonde que la philosophie, parce qu’elle s’occupe de personnes incarnées et non de concepts désincarnés. Cette tradition fait que nous ne savons pas, en France, dans quel cursus intégrer un Montaigne ou un Diderot… Je fais partie de cette généalogie.

Vous écrivez sur Tintin, la peinture, les anges, la musique… Dans un livre entretien, Martin Legros et Sven Ortoli vous décrivent comme « un homme de science, de lettres et de poésie. L’homme des ponts […] et des chemins de traverse ». Vous donnez le goût du savoir.

On ne donne le goût que parce qu’on l’a. Je suis un gastronome de la pensée ! L’intelligence est quelque chose de très rassurant, de joyeux. La philosophie est une tentative de synthèse plus qu’une discipline. Le devoir d’un philosophe, c’est cette sorte de totalité. Lorsque Martin et Sven écrivent cela, ils parlent de cette quête de totalité qui suppose d’ailleurs une souffrance plus forte que la spécialité.

« Penser, comprendre les choses par la pensée, nous réconcilie avec le monde », dites-vous…

Mon but, en tant que philosophe, est de réintégrer le monde. Je vais vous raconter une histoire. Récemment, je me promenais dans le bois de Vincennes. C’était la fin du jour et le ciel était dans des tonalités de rose, d’orangé, de bleu… Quelle beauté ! Alors je suis resté en extase, car ça ne dure jamais très longtemps. Eh bien, il y avait autour de moi des dizaines de personnes qui passaient, discutaient, s’engueulaient. J’ai attrapé l’une d’elles par le bras et je lui ai dit : « Vous avez vu ça ? », « Ah oui, je vais prendre une photo. » Ça leur était égal. En fait, nous faisons comme si nous étions seuls au monde. Ces passants vaquaient à leur ordinaire sans voir qu’ils vivaient un moment d’une beauté effarante ! Ma philosophie consiste à ça : donner au monde la parole, donner au monde du droit. L’histoire humaine ne commence pas avec nos propres manigances. Elle commence avec l’arrivée du vivant, le début de l’univers. Que le monde entre !

Vous êtes joyeux. Est-ce la fin de toute chose ?

C’est presque une tautologie pour un philosophe. Le philosophe est un homme éminemment joyeux ! Il n’y a rien qui donne plus de joie que la pensée, que l’invention. D’ailleurs, philosophe, philos sophia, ne veut pas du tout dire « ami de la sagesse ». Lorsqu’un mot est formé de deux mots grecs, il faut commencer par le second. Astronomie : les lois des astres. Donc, philosophe : le savant de l’amour. Celui qui sait beaucoup de choses sur l’amour ! Et qu’est-ce qui donne plus de joie que l’amour ?

Vous écriviez, en 1960, dans la revue Hermès : « Demain, le monde sera le monde de la communication ». Et personne ne vous a cru. Penser, c’est anticiper ?

Lorsque j’ai écrit Le Contrat naturel, en 1990, j’ai dit qu’il fallait passer un contrat avec le monde, et personne ne m’a pas cru non plus. Penser, c’est voir lucidement les choses. Si vous regardez la tradition philosophique, vous vous apercevez que tout le Moyen Âge est dans Aristote, tout le monde moderne est dans Descartes, et tout le XIXe siècle est dans Hegel. Si vous n’anticipez pas, vous n’êtes pas philosophe.

Votre dernier livre, Darwin, Bonaparte et le Samaritain, porte une vision claire du monde contemporain. Vous n’avez jamais vu le diable, dans cette ère de la communication dont vous parlez si bien ?

Il y est ! Connaissez-vous le théorème d’Esope ? Il était esclave et cuisinier d’un maître qui lui dit un jour : « Fais-moi le meilleur plat au monde ! » Esope – qui ne connaissait pas, hélas, la recette du foie gras des Landes – lui fit un plat de langue. Le maître se régala. Le lendemain, il lui dit : « Fais-moi le pire plat au monde. » Esope lui fit un plat de langue, le même. Le maître lui dit : « Tu te moques de moi ? » « Non, maître, la langue est la meilleure et la pire des choses. » À l’ère de la communication, vous pouvez avoir les informations les plus extraordinaires, mais aussi des cohortes d’âneries. Si on cultive le meilleur, cette ère peut devenir une grande source d’espérance.

À la fin de votre livre Darwin, Bonaparte…, vous insistez beaucoup sur le fait que l’ère moderne, c’est l’ère du doux.

Beaucoup se moquent de moi lorsque je dis cela. Doux, parce qu’entre l’an 3000 av. J.-C. et le milieu du XXe siècle, le monde n’a jamais été en paix plus de huit pour cent du temps. C’est ce que j’appelle « l’ère de la mort et de la guerre ». L’ère d’aujourd’hui est une ère de paix, nous vivons dans une période absolument bénie, dans un miracle perpétuel dont nous n’avons pas conscience. Nous ne faisons plus les métiers durs d’autrefois, comme forgeron… La médecine a beaucoup progressé depuis l’arrivée des antibiotiques, et maintenant les maladies se guérissent. Ce n’était jamais arrivé, c’est un miracle extraordinaire ! C’est un ange qui fait cela… Raphaël, l’ange guérisseur. Si le héros d’autrefois, c’était l’homme de guerre, aujourd’hui, c’est l’homme de la santé, de la vie : le médecin.

Vous avez choisi, dans votre livre, de désigner la paix par le Samaritain. Pourquoi ce choix ?

La parabole du « bon » Samaritain est centrale… Les Samaritains étaient un peuple détesté des juifs. Leur temple était à Sichem, pas à Jérusalem. Les juifs, quand ils voyageaient, ne passaient jamais par la Samarie. Et voilà que l’ennemi public, le plus mauvais parmi les hommes – le Samaritain – s’avère être bon… Miracle ! La pitié dans un monde de violence, c’est un miracle.

Comme on apprend le Nouveau Testament à la lumière de l’Ancien, n’apprend-on pas la paix à la lumière des guerres passées ?

C’est mon cas ! Sans la « lumière » d’Hiroshima, je n’aurais probablement rien compris à l’Histoire. C’est après cette espèce de maximisation de la violence que soudainement la paix arrive. La paix, c’est l’oubli ; la guerre, c’est la mémoire. La différence entre vous et moi, c’est que moi, lorsque je me rase, chaque matin, je me dis : « Ah, nous sommes en paix ! » Tandis que vous, lorsque vous vous mettez un peu de crème sur le visage, vous ne vous dites pas cela. Et c’est normal, vous n’avez pas connu la guerre ! En Occident, la guerre a disparu de l’horizon, et ça c’est formidable.

D’où vient votre foi détonante en la jeunesse ?

J’ai un métier béni qui consiste à fréquenter beaucoup les jeunes, et donc à les connaître. Et à travers eux, nous pouvons très bien reconnaître le monde de demain. Quand j’ai un pépin avec mon ordinateur, qui est-ce que j’appelle ? Mon petit-fils ! Il fait ça en un tour de cuiller à pot : « Tu vois pépé, c’est ça ! » Qu’est-ce que la science ? C’est quelque chose que les vieux apprennent aux jeunes. Qu’est-ce que la technologie ? C’est ce que les jeunes apprennent aux vieux. (Éclat de rire)

Alors, l’individualisme ne serait pas à l’origine de tous nos vices ?

L’inventeur de l’individualisme, c’est saint Paul. Je le cite : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme », mais toi, toi seul devant Dieu. Ainsi, il invente la notion d’individu, qui n’avait pas été concrétisée pendant des millénaires. Il a fallu attendre saint Paul, puis saint Augustin, Rousseau, Descartes… Et même encore, à ma génération, on se définissait par son appartenance à un groupe plutôt que par son individualité. C’est plutôt de votre génération, les jeunes ! C’est une merveille absolue, mais ça a un côté terrible : plus on est un individu, moins on a une appartenance. Aujourd’hui, vous, les jeunes, n’avez plus d’appartenance en laquelle vous avez confiance. Il faut recréer ces lieux.

Dans La Légende des anges, vous réconciliez les exploits techniques de notre époque avec la théologie monothéiste des anges.
Pouvez-vous développer ?

Dans le polythéisme antique, il n’y avait qu’un seul messager – ou ange – qui transitait entre tous les dieux. Et puis, tout s’est renversé : est arrivé le monothéisme juif et ses myriades d’anges. Ceux-ci avaient beaucoup de boulot, ils transmettaient les messages du Dieu unique à la totalité des hommes. Mais voilà qu’à la nuit de Noël, il leur est arrivé un pépin… Même si, aujourd’hui, dans les églises du monde, on entonne encore « les anges dans nos campagnes », ces derniers ont en fait levé le camp depuis longtemps. Lorsque le médiateur chrétien arrive, l’échelle qui relie les anges de Dieu au Ciel est remplacée par le médiateur lui-même. Ceux qui n’étaient que des intermédiaires sont au chômage. Vient de naître le Messie.

Croyez-vous qu’il existe encore des « anges » ?

Non seulement j’y crois, mais je les vois ! L’homme n’a plus d’adresse. On peut le joindre et le rejoindre partout. À partir des années 1960, les métiers de production ont commencé à disparaître. Les cols bleus sont devenus cols blancs. L’activité s’est déplacée et nous sommes tous devenus des messagers. Savez-vous comment s’appelle Hermès, symbole de la communication, en grec ? Angelos, ce qui veut dire « ange »…

Je ne suis pas tout à fait d’accord pour dire que nous sommes tous des anges. Les anges sont rares, ils sont porteurs d’un vrai message, ils sont envoyés. Ils savent d’où ils viennent et connaissent leur mission. Et ça, aujourd’hui, c’est rare non ?

Vous parlez là des bons anges ! En devenant des anges, par millions, nous avons caché par notre activité la figure centrale de Dieu. Et une grande partie d’entre nous sont des anges déchus. Tout à l’heure, nous parlions du message comme la meilleure et la pire des choses : il y a de même des bons et des mauvais anges.

Il y a donc, dans l’aventure angélique, ce risque de chute…

C’est la chute des anges, très connue… Les démons ne sont d’ailleurs que des anges déchus. Qui ne savent pas d’où ils viennent et détruisent le message. Ce sont des intermédiaires abusifs. Le monde en est plein.

Michel… Ça vous fait quoi de porter le nom d’un archange ?

Je crois que le prénom Michel est arrivé dans les pays occidentaux après la révolution de 1917, avec les exilés russes. Je fais partie de cette génération-là. Donc, on ne m’a pas appelé Michel à cause de l’archange, mais seulement parce que ma mère devait avoir une copine russe !

À travers le symbole de Bonaparte, vous dénoncez le pouvoir, le conflit. Le rapport de force vous semble absurde et bêtement dépensier. La guerre n’aurait aucune légitimité ?

Battez-vous, battez-vous, vous y perdrez toujours, même vainqueur ! C’est d’ailleurs ce qui est remarquable, avec le Christ. Il naît dans une étable misérable, prend la fuite lors du massacre des Innocents, se promène toute sa vie sans maison – le mot « maison » n’est pas prononcé dans l’Évangile. Celle des autres, oui, mais pas la sienne. C’est un SDF. Il est pris dans un procès scandaleux et mis en croix entre deux condamnés du commun des mortels : c’est l’exemple d’une vie ratée. Il n’a été victorieux de rien. C’est pourtant l’exemple majeur ! La vraie réussite n’est ni dans la bataille, ni dans la prise de pouvoir, ni dans la domination des hommes. Elle est ailleurs…

Dans votre livre, vous dites : « La pitié paraît miraculeuse, puisqu’elle va jusqu’à la folie de la résurrection. » A-t-on besoin de ce miracle de la résurrection pour vivre ?

La pitié est le fondement même de la conduite humaine. Pietà, en italien, signifie à la fois pitié et piété. La résurrection n’est pas une vengeance contre ceux qui ont tué le Christ, elle est une victoire contre la mort. C’est une victoire non pas par rapport à des hommes, mais par rapport à ce destin fatal.

Laudato Si, l’encyclique du pape François sur l’environnement, fait fortement écho à votre « contrat naturel ». Qu’en pensez-vous ?

Ce pape est tout à fait dans le contrat naturel. Il est un grand espoir. Le précédent m’avait beaucoup inquiété, celui-ci me rassure.

Le pape a choisi ce nom en référence à François d’Assise, le Poverello. Que vous évoque ce saint homme ?

Je vais vous faire une confidence : je m’appelle François. Michel François Serres. Et mes quatre enfants ont pour deuxième prénom François – l’un d’eux est le patron des Petits frères des pauvres. Et le 4 octobre, jour de la saint François, c’est la fête de ma famille. Saint François a été le héros de toute ma vie. C’est un des rares grands saints qui ait vraiment eu un rapport au monde, avec la campagne, avec les loups, les oiseaux… C’est rare dans la géographie catholique. Ses chants sont des chants du « contrat naturel ». Saint François a donné le christianisme au peuple, aux paysans qui n’étaient pas chrétiens avant lui. Il a restitué la parole au monde.

Penseur de culture chrétienne, vous travaillez une Bible en main. Mais votre explication du monde se trouve dans le « grand récit », ce socle commun de connaissances qui rassemble toute l’humanité. Comment conciliez-vous votre rigueur scientifique avec Dieu ?

L’opposition entre l’histoire des religions et l’histoire des sciences est vieille de plusieurs siècles. L’Église a dû « avaler » Galilée, Giordano Bruno, les fossiles, Darwin, le Big bang… Et, longtemps, ça a été une bataille entre deux grands récits. Mais en fait, la science a profité à l’Église. Cette dernière a fini par admettre ce que l’inventeur du Big bang, l’abbé Lemaître, disait : « Il y a deux vérités. Celle de ma religion et celle de la science ». Elle a dû admettre que l’origine de l’homme n’est pas tout à fait Adam et Ève. Elle l’a si bien admis qu’elle a fondé, au Vatican, une Académie des sciences composée d’athées et de prix Nobel. L’Église, d’une certaine façon, a su feuilleter sa vérité. Elle a compris qu’il y a des vérités poétiques, des vérités imagées, des vérités scientifiques, des vérités culturelles. (En chuchotant) Peut-être est-ce la seule religion qui l’ait compris. Les religions qui n’ont pas compris ça sont destructrices de tout.

Mais n’est-ce pas Dieu qui est caché derrière le « grand récit » ?

Si je le savais, j’aurais accès à la vérité éternelle. Et ce n’est pas le cas… Pépé ne sait pas tout.

Pourquoi exprimez-vous si peu votre foi dans vos écrits ?

Dieu, c’est notre plus grande pudeur. Je fais partie de ces gens pour qui la vérité est feuilletée.

Bio express :

Ier septembre 1930
Naissance à Agen 

1949
Entre à l’École navale

1952-1955
Normale sup, Agrégation de philosophie

1956-1958
Officier dans la marine

1990
Élu à l’Académie française

2016
Dernier livre paru : Hergé, mon ami (Éd. Le Pommier et Moulinsart)

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