Stéphanie Bodet, grimpeuse, écrivain

«Ne faire qu’un avec le rocher, ça ressemble à la foi »

Texte : Fanny Cheyrou
Photos : Pascal Tournaire pour Panorama

L’alpiniste Stéphanie Bodet a trouvé sur les parois du monde un geste poétique et une école de la vie. Vainqueure de la coupe du monde d’escalade en bloc en 1999, elle a quitté la compétition et vagabonde désormais sur les plus beaux sommets. 

La littérature de montagne est souvent abrupte et virile. Dans votre livre À la verticale de soi, vous en faites un univers poétique et, surtout, accessible. Vous êtes amoureuse des mots, grimpeuse et alpiniste ?

Oui, tout ça à la fois ! Enfant, je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Mon père était un homme très occupé. Mais, le soir, il nous lisait des Jules Verne en famille… J’étais une petite fille solitaire du fait de mes problèmes d’asthme. Je ne pouvais rien faire comme les autres enfants. J’étais renfermée sur moi-même. Alors je me réfugiais dans l’histoire des héroïnes de roman. Mes lectures, c’était Jane Eyre, de Charlotte Brontë, et La petite princesse, de Frances H. Burnett. Ces petites femmes fragiles avec une très grande volonté m’inspiraient.

Quelque chose d’immensément romantique vous habite. Vous a-t-on parfois reproché vos élans de lyrisme ?

Quand je grimpe, je fais silence ! Le temps de l’écriture et des mots est un tout autre moment. Je m’épanche sur le papier, mais pas sur le rocher. La beauté rend lyrique, mais, en montagne, je vis l’instant et je garde les mots en moi. Sauf peut-être lorsque je grimpe avec mon ami Sylvain Tesson… Il est le seul compagnon de cordée avec lequel je peux réciter du Musset au relais ! (Elle éclate de rire.)

Puisque vous parlez de Sylvain Tesson, passez-vous votre temps à enregistrer votre vie dans des carnets comme lui ?

Pas du tout ! J’emporte toujours un carnet
en voyage, mais il reste désespérément vide. Je me rends compte que je suis poreuse en voyage. Je me laisse porter par ce qui advient, je ne réfléchis pas. Si bien que je n’ai pas envie d’écrire. J’ai besoin de temps pour laisser infuser. Je n’écris qu’après coup.

Vous vous inscrivez dans la lignée de Chantal Mauduit, cette exploratrice que vous admirez beaucoup. Vous avez, comme elle, rompu avec la culture masculine et technique de la pratique de la montagne.

On raconte que les camps de base des expéditions de Chantal Mauduit prenaient des allures de bibliothèque ! J’ai découvert ses récits quand j’avais une vingtaine d’années. Imaginez, elle prenait plus de soin à choisir les livres avec lesquels partir que son matériel de montagne. C’est la première fois que je lisais le récit d’une femme qui taguait des poèmes sur sa toile de tente ! Je me reconnaissais là-dedans bien plus que dans une pratique guerrière, virile, extrêmement élaborée de la montagne.

L’écriture vous a permis de sortir d’une case…

Les gens, souvent, nous associent à nos exploits. Très vite, je me suis demandé comment passer d’une approche axée sur la performance à une approche plus contemplative, plus ouverte sur le monde. Je lisais beaucoup Christian Bobin, Charles Juliet, ces écrivains qui parlent d’un intime qui résonne et fait écho en nous. Quel que soit notre cheminement, nous sommes tous traversés par les mêmes questions sur la vie !

Le poids, l’équilibre, la voie, les aspérités : la métaphore de l’escalade pour parler de la vie semble vous plaire !

Quand j’étais plus jeune, j’avais du mal à exprimer cette métaphore parce que j’étais vraiment dans le jeu de l’escalade pure. Mais l’escalade, c’est évidemment une tentative d’élévation. Par cet accès au merveilleux, j’ai l’impression qu’on a la chance, en étant grimpeur, de cultiver des valeurs qui rendent meilleur… L’esprit de cordée, l’écoute de l’autre et de la nature, la volonté d’aller chercher le plus haut sommet. Très modestement, j’ose croire que cette discipline fait de nous des êtres humains éveillés.

La routine vous effraie. Une fois votre Capes en poche, vous n’avez réussi à rester professeur de français à Chambéry que deux ans. Auriez-vous la bougeotte ?

Avant-hier, un petit roitelet huppé s’est cogné contre ma vitre. Je l’ai gardé une heure dans ma paume puis il a passé la nuit dans ma maison. Il dormait la tête sous l’aile. Je me suis réveillée à quatre heures et demie pour voir comment il allait. Il était tout petit, quatre ou cinq grammes maximum. Le lendemain, je l’ai libéré. La journée était glaciale mais je sentais qu’il fallait qu’il parte. Quand on a façonné notre vie comme ça, c’est une nécessité. J’ai du mal avec les agendas, les contraintes. Je prends toujours garde à ne pas me laisser submerger, à conserver une façon de vivre légère, sans trop me préoccuper de l’avenir. Sinon, je me sens vite comme un oiseau enfermé.

Mais n’y a-t-il pas une beauté, aussi, dans la routine ?

C’est la routine métro-boulot-dodo qui m’effraie. Mais la routine n’est pas forcément un enfermement. La routine de l’agriculteur, par exemple, oblige à une harmonie avec les saisons, à une -infatigable régularité. Ces routines-là, je les trouve merveilleuses. Elles sont créatrices. J’ai aussi une bibliothèque entière sur l’érémitisme. J’aime la routine de Michel Jourdan, l’ermite migrateur, du moine errant Ryôkan, ou de Charles de -Foucauld dans son désert d’Algérie…

Votre peur de l’enfermement vient peut-être du fait que vous étiez une enfant asthmatique. Comment une jeune fille souffrant d’asthme devient-elle une vagabonde des grands espaces, une championne d’escalade ?

L’asthme, je n’en serai jamais complètement libérée, j’ai encore des soucis réguliers. Mais c’est vrai que mes parents ont vite compris qu’il fallait me délivrer du sentiment d’enfermement. Ils se sont dit : plutôt que de faire des piqûres de cortisone, nous allons partir quelques jours en famille dans le Queyras et nous balader. Dès que j’étais dehors, je revivais. J’ai tout de même dû passer à des traitements plus forts, mais j’ai eu la chance que mes parents adaptent leur mode de vie.

C’était comment à la maison, chez les Bodet ?

J’ai grandi à Gap, j’ai eu une belle enfance. Mais toujours avec ce joug du travail qui pesait sur mes parents. J’étais très sensible à cet énervement ambiant, ce « dépêchez-vous ! » le matin, ces départs à cinq heures du matin le week-end pour aller en montagne, parce que mes parents avaient besoin de s’évader, de s’oxygéner. Ma mère, qui avait rêvé d’être institutrice, travaillait dans les ressources humaines et son boulot lui laissait peu de temps. Elle disait avoir l’impression de rater des choses. Moi, je voulais surtout ne jamais connaître ce sentiment ! Quand ma petite sœur est morte, nous avons tous changé nos habitudes. Ma mère m’a dit : « La vie est si courte, suis ton cœur. »

Vous aviez 20 ans quand vous avez perdu votre petite sœur, Émilie, qui en avait quinze. Que s’est-il passé ?

Je me souviens, comme si c’était hier, de ces quelques jours de juillet 1996, la voix essoufflée de mon père au téléphone, la sensation physique d’un vide sous mes pieds. C’est arrivé -simplement. Ma sœur se préparait à aller en ville avec ma mère, et, sur la dernière marche des escaliers, elle a fait un malaise. Elle ne s’est jamais réveillée.

Elle n’était pas grimpeuse, votre petite sœur. C’était plutôt « votre musicienne ». Vous avez écrit des vers magnifiques sur elle.
« La douleur, il faut en faire quelque chose », dites-vous… Qu’en avez-vous fait ?

Je me suis demandé : qu’est-ce que cette vie si courte peut m’enseigner sur la façon dont je peux mener la mienne ? J’avais envie de vivre deux fois plus intensément, de vivre pour elle. C’était une passionnée. Elle m’émerveillait. J’avais l’impression d’être fluctuante à côté d’elle qui savait exactement ce qu’elle voulait depuis toujours. Nous étions, avec mon frère, des adolescents tourmentés, quand elle incarnait encore l’enfance dans toute sa beauté. Rien qu’à la voir, on lui disait merci. C’est comme si sa vie s’était suffi à elle-même. Une vie très courte, mais si pleine.

La vie est sacrée, vous le savez peut-être mieux que quiconque. Contrairement à beaucoup, vous vivez la montagne de façon « prudente ». Loin des performances, c’est l’immersion dans un milieu naturel qui vous intéresse.

J’ai eu ma période de compétition et de tête brûlée à 20 ans, mais on se calme avec les années, avec les accidents. J’ai aussi pris des risques. Je pense au Salto Ángel, au Venezuela, une paroi de légende de plus de 900 mètres, où nous avons été inconscients, avec mon compagnon Arnaud. Certaines ascensions sont risquées, je comprends la passion, mais avec le temps, on se rend davantage compte du caractère précieux de la vie.

La montagne, c’est le lieu « de la fermeté et de la douceur », pour reprendre le mantra du sage Patanjali. C’est votre devise !
Les sherpas, au Tibet, expliquent que la montagne est sacrée. Vous le croyez ?

Je me sens bien plus proche des peuples qui rendent hommage à la montagne que de ceux qui n’y voient qu’un tas de cailloux… Ce n’est pas innocent si nos plus belles chapelles sont érigées sur des promontoires rocheux, ou si on trouve les ermites dans des grottes. C’est qu’il y a, dans le minéral, quelque chose de l’ordre du sacré. Sous une voûte de pierre, qu’on trouve un bouddha ou une petite Vierge, pour moi, c’est pareil. Le rocher est une invitation à se dépouiller.

Et lorsque vous grimpez, vous sentez ce caractère mystique ?

Quand je grimpe sur un granit dans les aiguilles de Chamonix ou dans le massif du Karakoram, au Pakistan, il y a un jaillissement géologique qui me fait ressentir une force tellurique. Cela se ressent d’ailleurs dans le style abrupt de la grimpe. Le rocher est dur sous les doigts. Rien à voir avec un grès dans la forêt de Fontainebleau, ou un calcaire des gorges du Verdon. Le calcaire, par exemple, est la roche de la mémoire, de l’accumulation du temps qui passe. C’est une sorte de mystique géologique, cette force de la terre ! Si je devais me rallier à une tradition, ce serait celle d’un François Cheng. Je me sens en harmonie avec cette idée d’un souffle qui nous traverse, qui traverse toute chose ! Elle fait s’élever les montagnes, cette force de l’invisible.

Dans le film J’ai demandé la lune au rocher, vous parlez longuement du mot « adhérer », un terme essentiel en escalade.

Adhérer, c’est se fondre, ne faire qu’un, s’abandonner à ce qui nous dépasse. Vous adhérez au rocher, de tout votre amour, de toutes vos forces. Ça ressemble à la foi, Dieu serait le rocher. J’aime aussi les mots « acquiescement » et « allégeance ». C’est faire corps avec l’instant, avec ce que la vie nous propose. Chaque pas et chaque épreuve ont plusieurs visages. On n’en conçoit souvent que l’aspect douloureux, injuste, alors qu’une part de l’épreuve nous faire mûrir et grandir. Dans son livre Derniers fragments d’un long voyage, Christiane Singer parle bien de cette transformation. Face à la mort, il y a quelque chose qui s’épure, qui se clarifie.

Votre livre, À la verticale de soi, c’est aussi l’alliance : l’alliance avec la nature, l’alliance en amitié, avec les vivants mais aussi ceux qui ont quitté ce monde.

Le mot « alliance » me fait penser à tous ces êtres qui ne sont plus là mais qui sont toujours présents à leur manière. J’ai la certitude qu’on peut être une famille d’âmes, avec des personnes de siècles différents, des gens proches ou plus lointains. Je continue dans ces chemins de la connaissance, je ne peux cheminer que parce que je m’appuie sur l’ancrage de mes pionniers.

Il y a aussi, et surtout, l’alliance avec votre mari, Arnaud. 

L’escalade prend tellement de temps dans ma vie, que je n’aurais pas pu vivre avec un homme qui ne grimpe pas. C’est une évidence. Nous avons façonné notre vie autour de cet amour du rocher ! Nous sommes ensemble depuis près de vingt-trois ans. Arnaud, c’est mon compagnon de cordée, d’écriture, de vie. J’ai besoin de son aval. De sentir que je suis sur la bonne voie à ses yeux. Il me donne une vision à laquelle je n’aurais pas songé. La vie, c’est passer son temps à essayer de voir le monde avec le regard d’autrui tout en restant soi-même.

Les pays que vous explorez sont souvent des pays pauvres autant que des pays du sourire. Au sol, la vie est-elle aussi riche que là-haut ?

Les rencontres humaines sont essentielles. Les peuples de montagnes comptent beaucoup à mes yeux. Je pense au village de Taghia, dans le Haut Atlas marocain. La première fois que je m’y suis rendue, en 2002, j’ai rencontré Sadiya. J’avais 26 ans. J’ai vu une toute petite fille arriver avec un gros tas de foin sur le dos. Elle m’a regardée et elle m’a pris la main. Elle m’a fait visiter son village. Nous ne parlions pas. Je baragouinais quelques mots de berbère, c’était tout. Chaque année, je reviens, plus pour elle que pour l’escalade… Sadiya ne parle toujours pas -français. C’est une amitié silencieuse.

En montagne, la mort n’est jamais loin.
Ces derniers mois, du côté de Briançon, les montagnards ont pris le parti d’aider des migrants, comme si la montagne remettait les hommes à égalité.

Cet engagement des montagnards, je le trouve beau. J’imagine mal qu’on puisse prendre nos skis de randonnée sans se soucier des migrants qui traversent les cols, les pieds nus dans un sac en plastique, à la recherche d’un hypothétique bonheur. Et quand je vois ces personnes solidaires qui sont ennuyées par la gendarmerie parce qu’elles ont sauvé des gens, je me dis que c’est une forme de désobéissance civique élémentaire. Comment peut-on embêter ces personnes qui font juste leur métier d’homme ?

Pendant vos voyages, les croyants que vous rencontrez vous interpellent, qu’ils soient chrétiens, bouddhistes, musulmans ou hindouistes. Quel est votre rapport aux religions ?

Mes parents m’ont envoyée dans une école privée catholique, l’école du Saint-Cœur-de-Marie. À 10 ans, j’étais un peu mystique. J’avais l’impression de vivre la foi comme un magnifique esthétisme. Tout ce que j’aimais y était réuni : le silence, l’odeur, l’élévation d’un lieu. J’étais émerveillée par la beauté. Je me suis éloignée de la religion catholique car il y avait des choses qui me rebutaient… les histoires sur le péché, sur l’expiation. La vie est suffisamment difficile pour ne pas avoir à se sentir coupable de quoi que ce soit. Pourtant, je réalise de plus en plus que le discours sur la culpabilité que j’ai retenu étant jeune n’est pas l’essentiel du message de l’Église. J’y reviens. Mon passage par les spiritualités orientales, par les philosophies bouddhistes, hindouistes, taoïstes me donne envie de revenir à nos textes à nous, porteurs de choses magnifiques. Parfois, il faut faire un grand détour pour revenir à ses racines.

Qu’est-ce qui vous touche dans l’expérience mystique ?

C’est de voir l’unité de l’expérience spirituelle. Que je lise un poème persan d’Hafez, une prière du pèlerin indien Toukaram, les récits de Thérèse d’Avila ou Etty Hillesum, je sens que ces mystiques ont dépassé le dogme.

Votre sœur a été enterrée dans une modeste chapelle aux pieds des montagnes…

Oui, et c’est assez étonnant car mes parents n’étaient pas pratiquants. Mais mon père a dit : « On ne sait jamais ! » Il enterrait ma sœur à l’église comme il nous avait fait baptiser tous les trois, « dans le doute ». Si jamais le ciel existe, il ne voulait pas qu’on se retrouve à errer là-haut. Ça m’émeut, cette réponse de mon père. Moi, je crois tout simplement qu’une chapelle est un beau lieu pour dire adieu.

Vous priez, parfois ?

Je médite, je pratique la méditation de pleine conscience, qui invite à se centrer sur le moment présent. Je salue le premier rayon de soleil. Je ressens le besoin de rendre hommage à la Création, de dire merci. Je crois que je célèbre plus que je prie, à moins que la prière ne soit la célébration du vivant… Dans ce cas, oui, je prie.

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